Joffre Dumazedier, Temporalistes, n° 18, A propos du Colloque Ecole et Temps, octobre 1991, pp. 20-23.
La prolongation du temps de la scolarité obligatoire pendant dix années est reconnue aujourd’hui comme une conquête sociale, même par les héritiers des adversaires d’hier à une telle loi. Mais qu’en pensent ou qu’en font les jeunes eux-mêmes ? L’aménagement de la loi dans le temps serait-il voué à un modèle immuable, malgré tous les échecs qu’il engendre à côte des succès ?
Le temps scolaire libéré pour l’éducation jugée nécessaire par les autorités de la société est un temps contraint qui échappe au choix des jeunes. Une part croissante de l’adolescence subit ces dix années. Environ un tiers les désire ou les accepte, mais les autres ? Ceux qui échouent aux examens ou ceux qui y réussissent sous l’effet d’une sorte "d’acharnement pédagogique" qui les dégoûte à jamais d’appliquer ou d’enrichir les pratiques éducatives au cours de la vie réelle au travail et hors travail ? ...
Il y a deux échecs scolaires : l’échec aux examens et l’échec des "succès scolaires" dans l’intégration des connaissances au mode de vie dont une société complexe et mutante a besoin chaque jour [1]. Ne serait-il pas opportun d’aménager autrement la pratique de ce temps scolaire et les autres temps éducatifs dans le cycle de vie à tout âge, de façon à relier davantage l’effort d’acquisition des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être, d’une part à la conscience des nécessites éducatives et d’autre part au désir ou à la volonté de se former en permanence pour vivre mieux ?
Ce genre de questions appelle un développement prioritaire des recherches sur les temps scolaires, la manière dont ils sont vécus par les intéressés, sur les essais les plus novateurs d’aménagement de ces temps scolaires, afin de les rendre à la fois plus attractifs et plus productifs, en relation avec tous les autres temps éducatifs réels ou potentiels d’une "société éducative en formation" [2].
Des recherches biologiques ont heureusement montré que l’attention obéit à des lois, que certains moments de la journée sont plus propices que d’autres aux sports ou aux maths, que l’équilibre des temps d’étude et des temps de repos dans la semaine ou l’année doit tenir compte des conditions de la santé et de la forme des apprenants. Mais ces temps biologiques doivent être confrontés en permanence aux temps psychologiques, car comment fixer des durées probables de l’attention indépendamment de l’intérêt ressenti pour les différents contenus de l’enseignement :
expression ou grammaire, histoire de la guerre ou histoire de l’amour, etc. ? ... Enfin, comment fixer les lois de l’attention en dehors des modes de communication intellectuelle ou affective dont la durée, la créativité, l’attrait peuvent produire sur l’attention des apprenants des différents âges, sexes, conditions, des effets opposés ? Mais il y a plus. Le rapport au temps scolaire évolue au rythme de la société tout entière. Il a évolué avec les époques, les groupes sociaux. Le temps scolaire est d’abord un temps social qui conditionne le temps psychologique et influe même sur le temps biologique. Ainsi le fait que le temps passé volontairement à la télévision et autres mass-médias, soit désormais plus long que le temps passé à l’école pendant l’enfance et l’adolescence, n’est pas sans influence sur les caractères de l’attention scolaire ou les troubles de la mémoire. Il y a bien longtemps que l’on ne peut plus parier au sujet des médias "d’école parallèle ’’ (Friedmann, Porcher). Il s’agit d’un mode d’apprentissage nouveau où l’image et l’idée, le sens et le raisonnement n’ont plus le même rapport, où l’action du temps libre sur les temps contraints est beaucoup plus forte, etc. ...
Aujourd’hui le temps de travail scolaire a besoin d’être transformé, comme le temps du travail professionnel lui-même, pour être mieux vécu par les intéressés. Depuis une dizaine d’années un mouvement de transformation du temps de travail est ne, en faveur du "temps choisi" [3]. Ne serait-il pas opportun de développer un tel mouvement social pour améliorer le travail scolaire ? Trop de résistances conservatrices s’opposent encore à l’intérieur du temps de travail scolaire à des découpages, à des regroupements horaires plus attractifs et plus productifs à la fois, malgré le succès de réalisations pionnières dont les résultats mériteraient davantage de recherches évaluatives de la part des sociologues de l’éducation.
Cette révolution du temps choisi s’opère dans les limites même des temps sociaux les plus contraints (travail scolaire ou professionnel). C’est déjà un progrès considérable. Mais il semble que dans le travail scolaire on pourrait aller beaucoup plus loin qu’à l’intérieur du travail professionnel, dans le sens d’une activité éducative à la fois plus attractive et plus efficace dans l’école et en dehors.
Prenons deux exemples. On sait que beaucoup d’élevés en échec scolaire préféreraient gagner de l’argent en travaillant plutôt que d’ "aller à l’école", tout en n’étant pas hostiles à des cours moins longs et plus attrayants, pour acquérir une formation générale. Déjà des formations en alternance sont en place dans les lycées professionnels. Ne pourrait-on pas étendre ces expériences dans les autres formes de collèges en liaison plus étroite avec les services de formation des entreprises ? L’exemple des écoles allemandes où les 2/3 des jeunes de 17 ans se forment par une alternance élargie (d’où des échecs scolaires plus réduits et des taux de chômage postscolaires plus faibles [4] ne pourrait-il pas inspirer des expériences d’aménagement des temps scolaires plus ouverts sur les ressources éducatives de l’extérieur [5] ?
Enfin, comment pourrait être mieux coordonné l’apprentissage du temps de travail scolaire et l’apprentissage du temps de loisir ? On sait aujourd’hui tout ce qu’un élève de cinquième et de seconde apprend dans son temps de travail scolaire et son temps de loisir [6]. Pourquoi ne pas utiliser mieux cette double pratique pour tenter de réduire la perte des savoirs de l’école, l’incapacité à les appliquer et à les renouveler quand l’école est finie, par un aménagement plus éducatif du temps de travail et du temps de loisir (émission TV, radio, voyages, associations, etc. ... ).
N’est-ce pas une voie prometteuse pour mieux développer l’apprentissage au désir et à la capacité de s’auto-former individuellement ou collectivement dans le travail et surtout, pour la plupart, hors du travail, tout au long du cycle de vie, dans une société de plus en plus complexe et mutante où l’éducation permanente devient un besoin d’investissement permanent associé à un appétit croissant de divertissement ?
[1] Joffre DUMAZEDIER, Un échec scolaire caché : les pratiques culturelles du temps libre de la majorité des anciens élèves et étudiants, in Revue française de pédagogie 3, 1986.
[2] Aniko HUSTI, L’organisation du temps scolaire, INRP, 1987.
[3] La révolution du temps choisi, préface de Jacques DELORS, Albin Michel, Paris 1980
[4] Lucy TANNGUY, Ecole et entreprise, l’expérience des deux Allemagnes, Documentation française, 1988.
[5] Agnès HENRIOT VAN ZANTEN, L’école et l’espace local, enjeux des ZEP, P. U. L. , 1990.
[6] Jean HASSENFORDER, C. CORRIDIAN, N. LESELBAUM, Temps scolaire, temps de loisir, in Revue Education permanente, Numéro sur l’autoformation. Dir. J. DUMAZEDIER, Juin 1985.